Le 30 juillet, IBM et l’université de Chicago ont annoncé avoir franchi un cap que l’industrie quantique poursuit depuis des années : un calcul hors de portée des ordinateurs classiques, dont le résultat serait de surcroît vérifiable. Dix semaines plus tard, l’annonce tient toujours dans les communiqués, mais plus tout à fait dans la littérature scientifique. Une équipe de Singapour et de NVIDIA a reproduit le calcul sur des processeurs graphiques en 37,3 minutes, et IBM a remplacé son instance phare par une version plus petite et plus difficile à simuler.
L’épisode n’invalide pas le travail. Il illustre au contraire la manière dont la discipline fonctionne désormais : chaque revendication d’« avantage quantique » est publiée avec ses circuits, puis attaquée publiquement par des spécialistes de la simulation classique. C’est cette mécanique, plus que le chiffre de 70 qubits, qui mérite l’attention.
I. Ce qu’IBM et Chicago ont annoncé
Le communiqué du 30 juillet décrit un calcul exécuté sur 70 qubits logiques, avec 2 415 opérations logiques à deux qubits et 468 portes T logiques, pour une quinzaine de minutes de calcul. Rappel de vocabulaire : un qubit physique est le composant matériel, ici un circuit supraconducteur refroidi près du zéro absolu, sujet aux erreurs ; un qubit logique est une information répartie sur plusieurs qubits physiques par un code, de façon à repérer ou corriger ces erreurs. La porte T est une opération élémentaire indispensable au calcul universel, réputée coûteuse à exécuter proprement.
L’article scientifique correspondant, intitulé « Sampling hard circuits with verifiably high fidelity », est une prépublication déposée sur arXiv le 28 juillet (arXiv:2607.25941). Il n’a pas été relu par un comité de lecture. Sa première version décrit un circuit de 70 qubits et de profondeur 70, exécuté sur 97 qubits physiques, avec une garantie statistique : la fidélité du résultat, c’est-à-dire sa ressemblance avec le calcul idéal, serait d’au moins 0,284 avec 95 % de confiance.
C’est ce dernier point qui fait l’originalité du travail. Les démonstrations précédentes d’avantage quantique, comme celle de Google en 2019, reposaient sur des estimations de fidélité extrapolées. Ici, les auteurs revendiquent une borne inférieure calculée sur le résultat lui-même. Bill Fefferman, coauteur à Chicago, résume l’enjeu en rappelant que la vérification reste l’un des principaux obstacles à l’établissement expérimental de l’avantage.
II. Des « qubits logiques » à nuancer
Le terme de qubit logique appelle une précision que le communiqué ne donne pas. Le dispositif utilise des codes dits spatio-temporels qui détectent les erreurs sans les corriger : les tirages où une erreur est repérée sont simplement écartés après coup. Selon l’analyse publiée le 1er août par Marin Ivezic, du cabinet de conseil PostQuantum, environ 3,5 millions de tirages ont été nécessaires pour conserver 2 051 échantillons, soit à peine 0,06 %.
Cette méthode, appelée post-sélection, est légitime pour une démonstration. Elle ne passe toutefois pas à l’échelle : plus le calcul est long, plus la proportion de tirages sans erreur s’effondre. Un ordinateur quantique tolérant aux fautes devra corriger les erreurs au fil de l’eau, ce qu’IBM ne prévoit pas avant son système Starling, annoncé pour 2029 avec 200 qubits logiques capables d’enchaîner 100 millions d’opérations.
Il faut aussi rappeler la position des acteurs. Jay Gambetta, directeur d’IBM Research, affirme dans le communiqué que l’on est entré dans l’ère de l’avantage quantique ; l’entreprise a annoncé en juin plus de 10 milliards de dollars d’investissement sur cinq ans dans le domaine. Le cabinet PostQuantum, de son côté, vend du conseil en migration cryptographique. Aucun des deux n’est un observateur neutre.
III. La contre-expertise, en trois temps
Le 13 août, Manabe, Gu et Pan, chercheurs de la Singapore University of Technology and Design et de NVIDIA, publient à leur tour une prépublication (arXiv:2608.13110). Avec 32 serveurs de huit processeurs graphiques H100, soit 256 GPU, ils calculent en 37,3 minutes les grandeurs correspondant aux 2 051 échantillons publiés par IBM. Ils estiment qu’à fidélité équivalente, environ 10,6 minutes suffiraient : moins que le processeur quantique. L’un des auteurs travaille pour NVIDIA, dont la simulation sur GPU est un marché.
La réponse d’IBM arrive dans les versions 2 et 3 de l’article, mises en ligne les 1er et 2 septembre. Une note ajoutée reconnaît que la géométrie « ouverte » du premier circuit autorisait un raccourci de simulation, évalué à 159 heures-GPU. La nouvelle instance phare passe à 64 qubits, une profondeur de 73 et 314 portes T, avec des conditions aux limites périodiques qui ferment ce raccourci. Exécutée sur un processeur baptisé « IBM Boston » et 76 qubits physiques, elle fournit 1 389 échantillons en 14,5 minutes, avec une fidélité minimale portée à 0,349. Les trois auteurs de la simulation figurent désormais parmi les signataires.
Troisième temps, le 22 septembre : un ingénieur de Calcul Québec ouvre un ticket sur le Quantum Advantage Tracker, le registre public où IBM et ses partenaires déposent leurs circuits. Il affirme avoir évalué exactement l’instance à 64 qubits sur des processeurs classiques en 66 325 secondes, soit environ 18,4 heures sur huit nœuds. Cette contribution n’est pas évaluée par des pairs et ne revient pas exactement à produire soi-même des échantillons. Le ticket reste ouvert.

IV. Ce que l’épisode change, et ce qu’il ne change pas
Il change d’abord la nature du débat. L’avantage quantique n’est plus une affirmation ponctuelle mais une frontière mobile, testée en public : IBM l’a d’ailleurs reconnu sur son blog, en admettant qu’annoncer l’avantage ne clôt pas la discussion. Le même jour, l’entreprise mettait en avant deux autres candidats, chez ses partenaires Algorithmiq (56 qubits) et Qedma (jusqu’à 74 qubits simulés).
Il ne change pas, en revanche, l’écart entre ces démonstrations et un calcul utile. Les circuits échantillonnés ici n’ont pas d’application : ils sont choisis parce qu’ils sont difficiles à simuler, pas parce qu’ils résolvent un problème. L’intérêt de la borne de fidélité est méthodologique : elle fournit un étalon pour juger les prochaines revendications. Pour mesurer le chemin qui reste vers des qubits réellement corrigés, on peut se reporter à notre guide sur la correction d’erreurs quantiques.
V. Ce qu’il faut surveiller
- La réponse d’IBM au ticket n° 249 du Quantum Advantage Tracker, assigné le 29 septembre.
- Une éventuelle publication de l’article arXiv:2607.25941 dans une revue à comité de lecture, qui fixerait la version de référence.
- L’annonce de Kookaburra, premier module d’IBM à mémoire corrigée par code qLDPC, promise pour 2026 ; puis Cockatoo en 2027 et Starling en 2029.
- De nouvelles tentatives de simulation classique sur l’instance à 64 qubits, qui diront si le raccourci a vraiment été refermé.
Sources
- IBM Newsroom, communiqué du 30 juillet 2026
- Martiel et al., « Sampling hard circuits with verifiably high fidelity », arXiv:2607.25941 (v1 à v3)
- Manabe, Gu et Pan, simulation classique, arXiv:2608.13110
- Quantum Advantage Tracker, ticket n° 249
- IBM Quantum, billet de blog sur l’avantage quantique
- PostQuantum, analyse du 1er août 2026
- IBM, feuille de route quantique 2026
Cet article a été préparé avec l’assistance d’une intelligence artificielle, à partir des sources citées.
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